Lin DELPIERRE, photographe

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2000 - Série Chili

 

« Quand le corps manque à sa parole » forme d'abord un témoignage sur les mines situées au nord du Chili dans le désert de l'Atacama. Ces mines assez importantes pour former de petites villes, possédaient, outre une architecture industrielle, un habitat ouvrier, organisation sérielle à la volumétrie rien moins qu' insuffisante pour que leur locataire expectorassent à longueur de nuit et à plaisir tout l'or blanc d'Umberstone, de Tocopilla ou d'Iquique ; ce bâti commun apparait dénué de toute qualité au prix de l'infrastructure luxueuse à l'usage de la classe dirigeante qui administrait la mine : Opéra, Jockey Club, salle de bal, terrains de sport. Ces mines, sitôt leur ressource épuisées, furent abandonnées, car la vie, malgré le passage d'une diva ou d'une tragédienne venue d'Europe et laissant derrière elle l'adieu de ses mouchoirs de tuberculeuse, ne pouvait prendre racine dans ce lieu aride où il ne pleut guère davantage qu'une ou deux fois par siècle.

Poursuivant cette série outre le documentaire, et l'extraction typologique, qu'est-ce qui se dérobait à la seule dimension du temps immédiat dans ce paysage dont l'étendue presque vide se renouvelle de celle toute vierge du voyageur : c'est une configuration du temps qui engendre une simultanéité du présent et du passé. Sur le seuil des habitations, le long des murs, dans les rues on trouve des chaussures de femmes, aux circonvolutions de roses des sables, fossilisées dans de petites concavités qui ne sont autres que leurs empreintes, et qui offrent à la emémoration d'un bal, un supplément de pierreries poussiéreuses. L'air est si sec qu'on peut lui affecter les qualités d'un solide et secondairement d'une cire creusée de sillons invisibles : les voix les plus arachnéennes s'y cristallisent. Dans les ruines de l'opéra, apparition sonore à peine discontinuée lorsque un bruit extérieur se produit ou que le plancher craque , se diffuse l'onde douloureuse d'une confidence : celle d'une cantatrice en allée après le dernier air parmi un brouhaha de scandale. Celle-ci reste à jamais empreinte dans les ondes, passée sous un diamant mémoriel, soumise à une errance aérienne et répétitive.

Dans le cimetière, une morte dont la chevelure monte comme une vague parmi la seule feuillée invisible chantante est apprêtée pour le jugement dernier. Là, peut-être, ai-je ramassé une fiole de parfum qui étincelait parmi le poudroiement que le ciel dépose au bas de son polissoir de salpêtre. Du récipient vide n'émanait aucune fragrance, sinon celle lointaine et transformée en pensée – par translation de sens, d'une âme quintessenciée dans un dés de verre. Ainsi je fus sur les routes pulvérulentes, de mines abandonnées en mines abandonnées, abouché au ciel fouaillé, par delà l'horizon, d'un seul grand geste bleu au dessus des étoiles , jusqu'à Santiago du Chili – à la recherche d'une silhouette émanée de son vaisseau de verre.